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Par Tariq Ramadan
Existe-t-il dans la réflexion des penseurs, des philosophes et des savants musulmans, telle quelle sest développée au cours de lhistoire, quelque chose que lon puisse nommer humanisme ?
Avant de tenter une réponse à cette question, il faut prendre garde au sens que nous donnons au mot humanisme. Sagirait-il seulement de ce moment de la tradition occidentale - le XVIème siècle - où lhumanisme sest exprimé quant au rapport de lhomme avec le Transcendant, soit que les humanistes réagissent à la manière dont ce rapport était perçu par linstitution cléricale, soit aussi, parfois, quils contestent ce rapport, comme si lhumanisme cétait alors affirmer que lhomme se dégage ou se libère de Dieu ?
Or il nous semble - cest la thèse que lon va défendre ici - quil y a une dimension de valorisation et daffirmation de la personne humaine dans les traditions religieuses. Cette dimension na peut-être pas toujours été mise en évidence mais elle est néanmoins, dans toutes les traditions religieuses, un élément constitutif de la pensée spirituelle et du rapport à la Transcendance.
Pour échapper à une lecture du mot "humanisme" liée au moment de la Renaissance en Europe, nous partirons dune définition de lhumanisme extrêmement simple : mettre lhumain au cur de la préoccupation de lhomme. Lhumanisme, cest la valorisation de lhumain dans les préoccupations de lhomme vis-à-vis de lui-même. Cest tout à la fois la valorisation de son être, celle de ses facultés, de ses compétences, la valorisation de son projet personnel, collectif et aussi de son projet au-delà de la vie, si lon se réfère aux traditions religieuses. Dans le rapport au Transcendant, cela aura évidemment des conséquences.
A partir de cette définition, nous pouvons poser la question : que dit lIslam sur le rapport de lêtre humain à lui-même ? Aussitôt, cependant, plus en amont, il nous faut poser une autre question : que dit lIslam de la conception de lhomme ? Mais alors, quentendrons-nous par conception de lhomme ? Nombreux sont ceux en Occident, notamment des philosophes, qui, entrant dans lunivers de la tradition musulmane, citent Averroès, Avicenne, Al-Farabi, Al-Kindi ... et font référence aux concepts utilisés par ces auteurs, par exemple la conception de lhomme. Mais ont-ils fait le détour de pensée nécessaire pour comprendre le sens profond des concepts ainsi utilisés ? pour savoir doù ils proviennent et de quelle conception de lhomme ils parlent, de quel homme il est question ? Il se pourrait bien, finalement, que nous parlions de lêtre humain sans en avoir la même conception.
Il nous faut donc dabord parler de la conception de lhomme dans la tradition musulmane et bien la préciser. Nous pourrons ensuite mettre en évidence les qualités qui, selon cette tradition, sont celles de lêtre humain. Nous terminerons en nous posant la question du rôle de la Révélation dans cette conception de lhomme.
La conception de lhomme dans lIslam.
La tradition musulmane nous dit : "lélan de la foi est constitutif de la personne humaine". On pourrait parler aussi délan du cur, délan vers la transcendance. Ce nest pas seulement la tradition mystique, la tradition soufie, qui le dit (cf. Ibn Arabi). Tout lIslam partage cette affirmation. Elle est au cur de sa conception de lhomme. Cela veut dire, notamment, que pour lIslam la foi précède le rationnel. Nous y reviendrons.
Prenons donc les trois thèses fondamentales par lesquelles Averroès (1126 - 1198) pose sa conception de lhomme. Averroès - on ne le dit pas suffisamment - nest pas seulement le rationaliste que lOccident a vu en lui. Il est aussi un mystique et un juriste et cest entre ces deux piliers que se place sa rationalité. LOccident la trop souvent oublié, sans doute parce que cela confirmait ses propres tendances.
Laspiration vers le transcendant : le premier élément de la conception de lhomme.
Selon la tradition musulmane, lors de la création, existe un moment très particulier où lon voit Dieu tirer des reins dAdam lensemble de sa descendance et demander à chaque descendant dattester quil ny a quun Dieu : et les enfants dAdam attestent quil ny a quun Dieu ; et le verset termine : pour que vous ne disiez pas le jour du jugement que vous ne saviez pas. Ce récit - que les soufis expriment souvent sous forme de symboles mais que la tradition orthodoxe comprend de façon littérale - est à prendre comme une image. Quelle est sa signification ? Cest que la conscience humaine a lintuition de lUn. Par ce récit, il est reconnu que lhomme a une connaissance intuitive de lUn. Ce qui veut dire, comme les études de Mircea Eliade lont confirmé de nos jours, que lélan vers le spirituel, vers le transcendant, vers quelque chose qui dépasse lhumain, est constitutif de la conscience humaine. Le religieux est constitutif de la structure de la conscience humaine, dit Mircea Eliade. Où quil ait porté ses études, il a constaté que quelque chose sexprime en lhomme qui le pousse à aller au-delà de lui-même, au delà du matériel, à la recherche dautre chose. Dans la tradition musulmane, cet autre chose cest lUn(1).
Laspiration de lêtre vers le Transcendant est donc, pour lIslam, le premier élément de la conception de lhomme, un élément fondamental, constitutif de notre être. Dans le Coran, on lappelle al-Fitra, laspiration originelle vers lUn. La formule coranique dit plus précisément : laspiration originelle par laquelle Dieu a créé lhomme. Il faut comprendre par là quil ny a pas de changement depuis la création, comme sil sagissait de la confirmer : vous êtes tous fils dAdam, votre fraternité est dans votre origine et dans votre constitution (ce que confirme aujourdhui la génétique), et donc, en chacun de vous, existe cette aspiration originelle vers le Transcendant. Cest lélément premier. Cest comme un souffle intérieur qui anime chacun de nous.
Cela signifie que tout ce qui va surgir par la suite dans lesprit de lhomme ne consistera finalement quà éveiller ce souffle et en révéler la présence. Car, à notre création même, nous avons été dotés de facultés qui vont nous permettre dapprofondir et dorienter ce souffle, den confirmer la présence en notre être. Nest-il pas remarquable quà lintérieur même de lêtre humain, de soi à soi, nous ayons des facultés qui ont chacune des missions particulières ? Le cur, dabord, aura une mission : maintenir létincelle et illuminer lêtre. La raison, ensuite, aura une mission : revenir à la source et confirmer létincelle, confirmer le donné de foi.
La confirmation intérieure de laspiration originelle. La raison confirme la foi
La première chose demandée à lhomme est en effet une confirmation intérieure, une confirmation du cur dabord, qui va passer par lécoute de sa propre spiritualité : cest la dimension mystique. Mais aussi une confirmation qui passera par lusage de sa raison. Car, pour lIslam, la raison confirme la foi ; jamais elle ne la déforme, ni ne sen éloigne, ni ne la précède.
On voit tout de suite, sur ce point, la différence avec lOccident. Ce quont dit Feuerbach ou Nietzsche, ce que peuvent dire, nourris par ces idées, des auteurs comme Camus ou comme Sartre, ne correspond absolument pas à la conception musulmane. Dès le Moyen-Age, la réflexion sur le rapport raison et foi nest pas du tout de même nature en Chrétienté et en Islam.
Plus encore quAverroès, nous pouvons évoquer ici la tradition dun homme trop peu connu en Europe (il est pourtant à la base de la réflexion qui, par lintermédiaire de saint Anselme, conduisit au doute cartésien). Il sappelle Abu Hâmid al-Ghazali, mort en 1111. Il a mis en évidence un aspect très important de cette réflexion sur le souffle intérieur et sur cette confirmation de ce souffle qui en appelle à toutes nos facultés. Dans un texte qui sappelle La revivification des sciences religieuses et dans un autre appelé en français Erreur et délivrance (en arabe, mot à mot, comment se délivre-t-on des ténèbres de linconnaissance, de lignorance) Abu Hâmid al-Ghazali tente - nous sommes au 12ème siècle, donc bien avant la Renaissance - toute une réflexion sur le rapport foi et raison. Il met en évidence quil ne peut y avoir de foi vivante sans raison active. Lune ne va pas sans lautre. En raison même de la constitution de notre esprit, Dieu a mis en nous une étincelle et demande à notre raison de la confirmer.
Un texte coranique dit : nous leur montrerons nos signes en eux-mêmes et dans les horizons. Ce texte veut mettre en évidence que la raison, pour confirmer la foi, ne cherche pas des éléments mais véritablement des signes. Quelle différence entre un élément et un signe ? Elle est exprimée dans le Coran à travers une formule tout à fait intéressante : Le soleil et la lune sont selon des cycles déterminés ; cela sadresse à la raison. Et dans le verset suivant il est dit : larbre et létoile se prosternent ; cela sadresse à la foi. Voir un arbre, cest voir un élément. Mais savoir quil se prosterne, cest savoir quil participe de la création et quil a un acte de reconnaissance du Divin ; cest un signe. Lun parle à la raison, lautre à la foi. Lidéal est de réunir les deux. Quand on sait que lUnivers est en prosternation éternelle, on a dautres façon dagir à son endroit. On ne maltraite pas qui se prosterne. Il nous faut penser que lUnivers est tout le temps en prière. Cela changerait notre mode daction sur la planète. Cela serait une écologie fondamentale.
Il sagit donc, finalement, de marier la foi et la raison. Il y aura une confirmation qui passera par la recherche intérieure. Aller vers Dieu, cest dabord retourner vers soi, cest aller chercher létincelle intérieure. Mais aller vers Dieu, cest également, par la raison, étudier lensemble des signes qui sont dans les horizons : lUnivers entier, dans son ordre, nous rappelle quil est un Univers créé et quau-delà de la création il y a un Créateur. Si je me connais, je mapproche de Qui me connaît et ma créé ; si je connais le monde, je mapproche de Qui a créé ce monde. Il y a une connaissance nécessaire à la confirmation de la foi. Le rôle de la raison est donc essentiel : la raison se situe entre moi et moi pour confirmer létincelle intérieure du cur ; elle se situe entre moi et le monde pour me rappeler quil y a un Univers créé.
Le mariage foi et raison : ce qui nous fait devenir hommes
Il faut aller plus loin. Le mariage de la foi et de la raison nest pas seulement que la raison dise : tous les éléments sont créés, cela confirme quil y a un Etre qui nous a créés, cela confirme le "souffle" qui nous anime. Cest autre chose encore. Il y a dans la tradition musulmane une idée beaucoup plus importante, que lon trouve par exemple chez Al-Farabi, que lon connaît aussi dans la philosophie antique grecque : le rapport foi et raison est ce qui nous fait devenir des hommes.
Lhumanité se gagne et nous avons, tous, à devenir des êtres humains. Un oiseau, dans laccomplissement de son être, ne répond quà lordre de son instinct. Un être humain, au contraire, pour quil saccomplisse en tant que tel comme Dieu lattend de lui, doit cheminer et se construire par un mariage tout à fait subtil, mais permanent, dune raison qui agit et dune foi qui éclaire. Je deviens être humain lorsque ma raison, illuminée par ma foi, me pousse à devenir maître de moi-même.
Si on observe un être humain depuis son enfance, il napparaît pas naturellement généreux, altruiste, calme, plein de spiritualité. Il suffit de regarder un enfant dont le réflexe est de dire : "cela est à moi". Si on le lui prend, il se fâche. Les dimensions de la possession, de la colère, de la violence, nous habitent naturellement. Comment devient-on un être humain ? par une raison orientée et illuminée par la foi et qui fait un travail déducation. Un être humain parvient à son humanité par une éducation permanente, spirituelle et rationnelle. Il maîtrise sa colère, maîtrise sa violence, maîtrise les choses les plus intimes.
Mais est-ce tout ? Si lon doit, pour devenir un être humain, maîtriser en nous les choses les plus intimes, cela veut dire aussi quil faudra maîtriser des choses externes à nous-mêmes, par exemple les éléments de notre connaissance. Pour lIslam est jugée très dangereuse lattitude qui consisterait à affirmer que toute connaissance vaut par elle-même, quelle quen soit la portée. Nous ne pouvons être daccord : tout comme on doit avoir une maîtrise intérieure, tout comme il nous faut maîtriser notre ego pour accéder à la qualité dêtre humain, de la même façon nous devons maîtriser notre connaissance. Cest là un point fondamental pour tout le rapport quil y aura entre les sciences et le religieux à partir de la Renaissance. Au nom de quoi limite-t-on une science ? Aujourdhui, il faut le souligner, nous sommes pleinement dans ce débat éthique avec la question de léventualité du clonage humain.
En résumé, la conception de lhomme pour lIslam se décline en trois dimensions fondamentales que nous avons mises en évidence :
la foi première, constitutive de lêtre de lhomme,
la raison, confirmatrice de la foi,
la nécessité du mariage entre les deux, pour que nous devenions des êtres humains dans un rapport dillumination et de maîtrise. Illumination par la foi pour mieux maîtriser notre raison et son savoir, mais une raison active pour orienter notre foi.
Une formule coranique nous dit : ceux, parmi les gens qui craignent, cest-à-dire qui accèdent à la crainte révérentielle de Dieu, ceux qui y accèdent le plus sont les savants. Plus je sais, mieux je crois ; plus grande sera la connaissance, meilleure sera la foi ; plus on va loin dans la , plus on se rapproche du Divin ; cest là un point fondamental dans la tradition musulmane qui, de cette façon, noppose pas science et foi. Il faut bien comprendre néanmoins quil sagit dune raison active qui noublie pas lillumination spirituelle, faute de quoi on verse dans lorgueil.
On voit par là pourquoi lIslam insiste tellement sur laspiration originelle vers la Transcendance. Ce "souffle" originel sera la racine de lhumanisme musulman. Sans aucun doute, un humanisme qui affirmerait une autonomie totale de lêtre humain par rapport au Transcendant ferait problème dans la tradition musulmane. Seule est concevable une autonomie prenant sa source dans cette aspiration originelle et en tirant son sens.
(1) A cet égard, le polythéisme serait une distorsion de lUn. Ce nest pas lUn qui est un dépassement, le disent les spécialistes de la pensée platonicienne en expliquant que Platon, ou plutôt Socrate en loccurrence, arrive au monothéisme en dépassant le polythéisme. Dans les traditions religieuses cest le contraire. Cest par distorsion du rapport à lUn quon en vient aux idoles matérielles ou personnelles ; et quon peut devenir pour soi-même sa propre idole.

Les qualités fondamentales de lêtre humain
Après avoir dit cela, on peut discerner pour lêtre humain trois qualités fondamentales que lon retrouve affirmées chez tous les philosophes musulmans. Elles pourraient faire lobjet dun débat que lon peut mener - et qui a été mené - avec la tradition chrétienne (beaucoup moins avec la tradition juive qui est plus proche de la tradition musulmane sur ce point).
Linnocence de lhomme
Le premier état de lhomme, cest son innocence. Dans la tradition musulmane, il ny a pas de notion de péché originel. Cest un état dinnocence totale, à tel point que, même lors des luttes qui opposaient les polythéistes et les musulmans de son époque, dans un rêve, le Prophète Mohammed voit les enfants de ses adversaires au Paradis et se demande comment les enfants de ses persécuteurs peuvent aller au paradis. Cest que Dieu ne comptabilise pour chacun que ses propres actes. Les enfants ne paient pas pour leurs parents. Ils sont tous innocents et Dieu les considère comme tels.
Cela est très important pour la compréhension même de lhumanisme. Si on commence par linnocence, on est dans un rapport à soi qui est un rapport de non-culpabilité première. On ne peut être coupable dêtre et de réagir en tant quêtre humain, On ne peut être coupable de sentir en soi la colère, la violence ou la haine. En revanche, et cest très important, on devient coupable si on les laisse se développer en soi,, si on en perd la maîtrise et si on se soumet à ce qui sexprimera du fait de cette perte de maîtrise. Il y a une dimension naturelle : ma colère est naturelle, mais me laisser aller à la colère peut être de lorgueil ; au contraire, maîtriser ma colère peut être lhumilité suprême. Donc un état dinnocence première, important dans la tradition musulmane, et sur lequel se greffe une deuxième notion, qui découle de tout ce que lon vient de dire.
La responsabilité de lhomme
Tout de suite après linnocence il y a la responsabilité. Un être responsable dans les faits, responsable en particulier de son innocence ; cest le plus grand défi pour un être humain.
Il semblerait que lon soit proche ici des positions de J.-P. Sartre, exprimées par lui dans LEtre et le Néant et résumées - peut-être mal résumées - dans sa conférence de 1946 Lexistentialisme est un humanisme. Nous sommes condamnés à être libres, dit J.P. Sartre, et cette dimension de liberté absolue nous donne une responsabilité qui est première. Or dans la tradition musulmane, il y a bien lidée dune responsabilité première de lhomme. Mais, pour lIslam, il y a dabord cette dimension originelle de la Transcendance, sur laquelle on vient dinsister longuement, et cest sur elle que se fonde la responsabilité première de lhomme.
Lhumilité de lhomme - Entre Dieu et lhomme, un double rapport dexigence et de confiance
A la responsabilité sajoute un élément très important, également constitutif de lhomme du fait de cette "étincelle" qui précède la raison : nous voulons parler de lhumilité. Cest une notion un peu difficile quen Occident on placerait volontiers dans la mystique ou la spiritualité. Dans la tradition musulmane, cest une notion fondamentale.
Quand linnocence croise le chemin de la responsabilité, ce qui est demandé devant Dieu, au nom de linnocence que Dieu offre et au nom de la responsabilité quIl demande, cest lhumilité. Etre humble, cest donc à la fois reconnaître que Dieu est, reconnaître ce quIl est, et en même temps savoir ce que lon peut faire au nom de ce quIl est. Doù, entre Dieu et lhomme, un double rapport dexigence et de confiance.
Dieu a confiance en lhomme, Il ne se méfie pas de lhomme. Mais en revanche il lui demande de se méfier de lui-même. Le rapport de confiance réciproque est total. Ce qui est inversé, cest que lhomme doit avoir complètement confiance en Dieu mais quil doit savoir que les hommes, lui-même comme les autres, sont capables de tout. Il ny a, par conséquent, dans la tradition musulmane, aucune pensée prométhéenne, au sens dune attitude de révolte vis-à-vis de Dieu. On ne se plaint pas de celui en qui on a confiance. Par contre se plaindre de soi, se plaindre des êtres humains, être révolté contre ce que lhomme peut faire peut être légitime. Mais jamais on ne se révolte contre ce que Dieu exige.
Faisons un instant allusion à des événements survenus en Belgique, qui avaient choqué certains musulmans. Il sagit de laffaire Dutroux et de la "marche blanche". Parmi les jeunes filles victimes il y avait une musulmane. Des musulmans avaient donc participé à cette marche. A un moment donné, le prêtre qui officie se tourne vers Dieu et le questionne. Dans la tradition chrétienne cela est pleinement compris ; cest un acte de profonde piété. Mais les musulmans sinterrogeaient : comment peut-il parler à Dieu comme cela ? comment questionner Dieu ? Il y avait là une relation au Divin qui nexiste pas pour les musulmans. On ne questionne jamais Dieu sur ce qui sest passé. On ne peut que se questionner soi-même sur ce que lon aurait dû faire pour que cela ne se passe pas.
Dans la tradition musulmane cette attitude va revêtir deux aspects importants. Pour tout ce qui concerne le rapport à Dieu - ce que dans la tradition chrétienne on appelle le culte - cest Dieu qui règle le culte, de façon extrêmement précise. Dans le culte, on nintervient pas avec sa raison : les musulmans prient selon des textes très précis. Il ny a pas, dans ce rapport à Dieu, le moindre choix possible. Les prescriptions relatives aux cinq prières par jour définissent une gestuelle très précise. Cela ne veut pas dire quentre les prières, on ne soit pas libre davoir un rapport à Dieu dune autre sorte, un rapport de dialogue. Mais ici il sagit de la prescription du culte. Dans la tradition musulmane, le culte est minutieusement réglé.
Par contre la vie en général, les affaires sociales, les comportements et les pratiques sont seulement orientés. On règle et on précise tout ce qui est de lordre du rapport à Dieu ; on oriente tout ce qui concerne le rapport entre les hommes. Par orientation il faut entendre un horizon éthique : il y a des limites. Dieu a confiance en vous, vous êtes libres daller dans tel ou tel sens, mais on ne fait pas nimporte quoi avec ses propres connaissances.
On comprend ainsi que, dans la tradition musulmane, il y a une double posture de lhumain. Par rapport au Transcendant, une exigence, une rigueur, une discipline personnelle face au divin : les cinq prières par jour, le jeûne, le pèlerinage, le fait de donner une taxe sociale purificatrice, en somme les "Cinq Piliers de lIslam" sont prescrits dans toutes les communautés, dans toute lhistoire de la philosophie musulmane et ne se discutent pas. Le rapport à Dieu est du domaine du réglementé et donc de lexigence.
A linverse, dans le rapport à lhomme, tout ce que lon trouve dans les traditions et qui répond à linnocence, à la responsabilité et à lhumilité, sont des orientations éthiques, des grands principes. Libérons la raison, mais posons des limites ; libérons lautonomie rationnelle, mais prenons garde. Une autonomie rationnelle qui ne se référerait plus quà ses propres règles peut mener à lexcès, à lorgueil, à un humanisme tendant vers le totalitarisme, en prenant lhomme comme centre de tout et finalité de toutes choses, ce qui peut être dun danger extrême (pensons aux questions qui nous sont posées par les sciences aujourdhui).
Donc autonomie de la raison quant à ses méthodes et ses pratiques(2) ; on a confiance dans cette faculté humaine. Mais toujours avec un souci venant de al-Fitra, cet horizon originel, qui met en évidence les limites et les principes éthiques. En définitive, une autonomie de la raison qui ne dise pas lorgueil mais qui exprime lhumilité : tout est là. La raison peut-être lexpression du plus vivant orgueil mais peut être aussi, quand elle est nourrie par une lumière, lexpression dun rapport très humble à lUnivers. Jamais, sauf quelques rares cas très contemporains, il ny a eu de philosophe musulman qui ait séparé le savoir de léthique. Chez tous, à linstar dAverroès et dAvicenne, ce souci dunité est fondamental. Même quand ils parlent du rationnel et quils veulent marier lhorizon religieux et lhorizon philosophique, ils noublient jamais cette double dimension dune rationalité et dune éthique.
Quel homme, donc, pour la pensée musulmane ? un homme avec une innocence, une responsabilité, une humilité ; un homme qui, dans son lien avec Dieu, se soumet à lexigence dune pratique cultuelle rigoureuse ; et qui, dans son rapport avec les autres hommes, dans sa pratique sociale, dans son rapport aux sciences, à lorganisation sociale et économique et à lémergence dune culture, peut être objet de confiance et jouit de sa liberté dans le cadre de principes qui orientent. Ces principes nenferment pas, ils donnent des horizons essentiels, des horizons de respect de la dignité humaine, de respect des équilibres et de respect dune certaine morale.
(2) On sait dailleurs que dans la tradition musulmane, et si lon en revient au Moyen-Age, il y avait, en matière de mathématiques et de sciences expérimentales, des avancées considérables que connaît bien lhistoire des sciences et dont la transmission à lEurope fut pour cette dernière quelque chose dextrêmement important.
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Le rôle de la Révélation
Après avoir évoqué tous ces aspects de lhomme, il reste, en ce qui concerne lhumanisme, une véritable question dont on parle dailleurs assez peu dans les traditions philosophiques ou religieuses de lOccident, catholique ou protestant.
Quel est le rôle de la Révélation ?
On ne peut pas parler de lhomme et de lhumanisme sans se poser cette question. Quelle est en effet lautonomie de lhomme ? On vient de parler de limites. On vient de dire que la raison est libre, mais qui fixe la limite ? Est-ce uniquement la raison qui sautorégule ou est-ce quil y a une "révélation" qui régule notre pratique rationnelle ? Pour lIslam, la seconde éventualité demeure la plus vraie, car cest le Coran qui contient cette Révélation.
Mais faut-il considérer quon est enfermé dans les Écritures parce quon les cite sans arrêt ? Tout dépend de la façon dont on cite ; est-ce pour senfermer ou pour sorienter ? grande différence. On peut citer un texte en perdant son humanité ou en la valorisant : en perdant mon humanité, cest que le texte mignore ; en valorisant mon humanité, cest que le texte appelle chez moi une humanité à faire, et non une humanité à nier.
La question, en vérité, nest pas la fréquence des citations mais le contexte dans lequel elles sont insérées. Si lon ne comprend pas le type de proximité que les musulmans ont avec le texte, on ne les comprendra pas. Une des choses les plus importantes dans la tradition musulmane est lacquisition du texte et son assimilation. Il y a des centaines de milliers de gens qui connaissent tout le Coran par cur : cest laspect de la connaissance du texte, connaissance par le cur, dans le cur et pas seulement dans la tête (un enseignant musulman dans une banlieue française sindignait : ils savent un dixième du Coran et ce sont des délinquants !). Un texte acquis dans le cur illumine le réel, il nenferme pas. Toute la question est donc bien de savoir comment on cite.
Cela étant dit quant à la place et au rôle du texte, que dit la Révélation et comment sexprime-t-elle ?
La Révélation est dabord une confirmation
On ne peut pas comprendre le rôle de la Révélation selon la tradition musulmane si lon na pas compris tout ce qui a été dit plus haut sur la conception de lhomme. Nous sommes ici à mille lieues de toute la pensée existentialiste, au premier rang de laquelle on peut mettre celle de Kierkegaard. Rien nest plus étranger à la pensée musulmane que la pensée de Kierkegaard, ne serait-ce que par le statut quil donne à la Révélation (celui dune interpellation surnaturelle adressée à lhomme et qui intervient de lextérieur, en rupture avec lordre de la nature)
Pour la pensée musulmane, la Révélation nest pas un événement qui sort de lordre naturel, mais au contraire le confirme : Lumière sur lumière, dit une formule coranique ; la lumière de la Révélation vient confirmer la lumière du cur. Il faut sattacher à une formule tout à fait intéressante de Abu Hâmid al-Ghazali : le message, dans sa lettre, est une révélation extérieure ; la raison est une révélation intérieure. En dautre termes, mon intelligence mapporte une révélation qui vient de lintérieur et qui est confirmée par la Révélation ; je porte en moi une révélation que la Révélation vient confirmer. Cette façon de voir est très importante dans la tradition musulmane.
Montaigne, par exemple, nous parle du "Grand Livre du Monde". Cette idée provient en fait dune tradition orientale qui est reprise dès le VIIIème siècle dans la tradition musulmane et qui met en évidence lidée dun livre révélé (le Coran, qui comprend la Bible hébraïque, la Torah,, les psaumes, Lévangile et qui reconnaît tous les prophètes) et lidée dun livre déployé qui est lUnivers. Tout ce qui rappelle Dieu dans lUnivers est un signe ; et tous les versets de la Bible et du Coran sont stipulés comme étant également des signes (cest le même mot). Le signe du texte écrit renvoie au signe du "texte" créé, cest-à-dire la création. Il y a tout un jeu de correspondances entre le microcosme et le macrocosme.
La Révélation est donc une "lumière" qui vient confirmer une autre lumière et qui doit stimuler lintelligence. Cest pourquoi, à maintes reprises, Dieu interpelle dans le Coran ceux qui sont doués dintelligence. Quest-ce que le discernement : cest voir avec le cur ce que la raison voit comme élément. Le cur ajoute la dimension du signe. Tous les mots, dans le Coran, renvoient à cette idée de la confirmation de ce qui nous habite déjà.
La Révélation est ensuite une orientation
La Révélation oriente ce qui nous appelle. Nous cherchons ; elle nous oriente. Par rapport à Dieu il y a des exigences. Par rapport au monde, la Révélation va nous donner des orientations dans quatre domaines (pour simplifier).
- le rapport au Divin
La Révélation oriente dans le rapport que lon a avec le divin. Raison pour laquelle le terme Islam signifie avant tout soumission à Dieu (qui dépasse dailleurs le cadre des seuls musulmans : Abraham était soumis à Dieu). LIslam se traduit par un acte de foi, et non par la référence à un homme, ni à un peuple, ni à une tradition. Par cet acte lui-même, par lacte par lequel le cur reconnaît ce qui lappelle, lhomme revient à son origine. Cest le chemin vers la Source vive. Lors de la mort dune personne, nous disons : nous sommes à Dieu, cest vers Lui que nous retournons. Dans cette première orientation, ce que nous trouvons dans le texte, cest le rappel du rapport au Divin : comment être avec Dieu ? se connaître pour cheminer vers la Source. Pour devenir musulman, il faut reconnaître quil ny a quun Dieu et que le dernier prophète est Son prophète.
Ensuite il nous faut savoir comment être musulman, cest-à-dire comment revenir à cette Source : Il faut se chercher, retourner à son cur, sanalyser et faire un bilan de conscience, ce qui est véritablement renvoyer lhomme à lui-même.
Dans la tradition musulmane il nest pas déclaré que lhomme soit à limage de Dieu. Dieu est au-delà de tout ce que lon peut imaginer. Rien ne Lui est semblable et rien ne peut sapprocher de Lui. On peut sorienter intellectuellement vers la compréhension de Ses qualités mais jamais dans la définition de Son Etre. Ce qui nous rapproche de Dieu cest une réflexion sur létincelle quIl a mise en nous, mais jamais pour Le définir, toujours pour nous rapprocher. Le rapport à Dieu nest jamais un rapport de définition ou de captation intellectuelle, mais un rapport de proximité spirituelle. On doit sentir cette proximité : cest toute la tradition soufie, mais cest aussi la tradition orthodoxe.
- le rapport de soi à soi
Il va y avoir ici, systématiquement, une valorisation de la dimension de lhomme, au nom de son innocence, au nom de sa responsabilité, avec lexigence de son humilité. En permanence on relèvera dans la confiance les qualités que lhomme a, mais dans le souci dêtre méfiant. chacun dentre nous sait que certaines de ses qualités, dans certaines conditions, peuvent devenir des défauts. Lémotion et la sensibilité sont en soi positives. Mais une sensibilité mal placée peut se retourner et devenir un défaut. Une générosité peut devenir un défaut si elle est excessive. Cest là un aspect fondamental de ce que lon peut appeler lhumanisme musulman : mettre en évidence une valorisation importante de ces qualités, mais avec le souci de cette maîtrise à tous les niveaux. Il nous faut reconnaître que nous sommes avant tout un don de celui qui nous a créés. La tradition prophétique dit que notre corps ne nous appartient pas et que chaque élément de notre être a des droits sur nous.
Cest la raison pour laquelle lIslam commence toujours par luniversalité de la responsabilité avant luniversalité du droit. Cest la source dun débat sur la Déclaration universelle des Droits de lHomme. On peut reconnaître sa valeur universelle en matière de droits. Mais on peut sinterroger sur sa pertinence à guider les hommes en matière de responsabilité.
Nos religions, en effet, nous enseignent que cest notre responsabilité qui oriente nos droits. Si, en revanche, seul le droit circonscrit la responsabilité, chaque homme peut devenir, au nom de son droit, un être des plus destructeurs, qui légitime tout au nom du droit, ce que lon a appelé la dictature du droit. Or nous sommes effectivement aujourdhui dans une société du droit. Mais la vraie question est alors que, si nous avons des droits, quelle est la responsabilité qui habille notre droit ? Un droit "non habillé" de responsabilité est au risque de lorgueil. Nous avons la responsabilité de la liberté de notre corps. Nous ne pouvons pas faire nimporte quoi de notre corps. Cest là une orientation éthique.
- le rapport de soi à sa famille
On ne peut que souligner avec force que le noyau de lhumanisme islamique nest pas lindividu seulement. Lêtre humain est un être de sociabilité et sa première sociabilité est la famille. Lorsquon dit en occident que lautonomie de la raison et le primat de lindividu sont deux fondements de la modernité, cela pose un problème en Islam. Il ny a pas pour lIslam de primat de lindividu en ce sens quil serait dégagé de tout lien dhumanité ; son premier lien dhumanité est le lien avec la famille. Il y a omniprésence de cette préoccupation : un humanisme au cur même de la première relation sociale qui est celle de la reconnaissance des père et mère. Ce sont des valeurs déterminantes. Le droit de lindividu ne peut jamais faire fi de la responsabilité familiale. Reste à voir comment tout cela peut être géré, car cela peut devenir oppressant. Toute la question est de savoir où est léquilibre.
- le rapport de soi à la société
Nous nentrerons pas dans tous les détails. Il ne peut y avoir non plus ni science ni économie sans orientation, cest-à-dire sans éthique. Ce qui gêne aujourdhui dans tout le débat actuel sur la mondialisation, cest quil faudra bien que lon exige véritablement du consommateur et de lordre économique, daller plus loin. Il va falloir sinterroger non seulement sur le primat de léconomique au regard de tout autre type de rapport humain, mais finalement aussi sur léthique en économie. Au nom de quoi fait-on ce que lon fait ? peut-on dégager daussi importantes sommes de bénéfices ?
La culture nous interpelle aussi profondément : Y a-t-il, ou non, une éthique en matière culturelle ? Peut-on, au nom de la liberté dexpression, admettre nimporte quelle expression et dire : libre est mon expression et elle peut dépasser tout limite éthique ? Sans doute lexpression artistique a son domaine spécifique. Mais quand une société est questionnée, de façon profonde, sur la liberté dexpression, au niveau de la sexualité par exemple, quand elle est placée en face dun certain public, un public denfants ou dadolescents notamment, elle ne peut pas systématiser un mode unique dexpression. Nous ne nous cachons pas de poser les vraies questions, quitte à paraître réactionnaires, alors que nous aimerions plutôt nous dire responsables. Quels principes gèrent la production culturelle ? Est-ce-que ce ne sont que des principes financiers ? Nous sommes tous confrontés aux mêmes problèmes.
Pour terminer, nous dirons que cet humanisme musulman, fondé sur une orientation, aboutit à la plus difficile des notions : en toutes choses, entre linnocence, la raison et les choix que nous sommes amenés à faire, la position de léquilibre est déterminante ; ne rien nier de ce que nous sommes, mais savoir nous maîtriser, pour tendre vers ce que nous voulons être. Cest une humanité qui fait face à elle-même, qui se valorise en connaissant les risques mais en exigeant de maîtriser ces risques et de maîtriser les excès.
Telles sont les lignes essentielles de lhumanisme musulman, qui se traduit au travers de la philosophie, au travers de la théologie et aussi au travers des perspectives, et qui recoupe dans ses conclusions, beaucoup de ce que lon trouve dans les traditions chrétiennes et dans les traditions juives. Mais il est vrai quaujourdhui - et nous y insistons beaucoup - au nom de la conception de lhomme, il est extrêmement difficile, au cur même de lOccident, pour quelquun de tradition musulmane, daccepter sans réagir laffirmation dune primauté absolue des droits des êtres humains, sans quil soit insisté, en rapport précisément avec la Transcendance, sur lobligation dune responsabilité active.
Doù les débats et les confrontations intéressantes et possibles entre les deux traditions.